4049m Bernina 1984

J’ai numérisé mes vieilles diapositives Kodachrome qui avaient souffert de l’usure du temps et leur ai donné un peu de jeunesse avec Lightroom d’Adobe. J’ai eu la faiblesse de penser que finalement, peu importait le boitier le plus « up to date », les millions de pixels alignés, les plus beaux « cailloux » -à savoir les objectifs les plus performants- , rien ne valait au final que le souvenir d’un temps heureux entre copains où l’on partageait avec les moyens du bord des moments précieux à courir les montagnes. Ce fût bien le cas en cette année 84 où Clovis et Dédé nous avaient concocté sur la carte au 1/50 000 ème une trace continue, de refuges en sommets, au cœur de ce massif extraordinaire de la Bernina, aux confins de la Suisse orientale.

On ne voyageait guère en ce temps là, et chaque passage de frontière était source de curiosité, d’excitation et de découverte.

C’en fût une belle.

Du haut du téléphérique Diavolezza, au pied du Piz Pallü, nous pûmes admirer dès le premier jour la merveilleuse couronne de hauts sommets qui enchâsse le glacier de Morteratsch, au jour finissant. Nous avalions alors ce Piz Pallü le lendemain et posions au sommet, emberlificotés dans nos cordes, redressant le col de nos vestes pour barrer passage aux filets d’air glacés. La descente sur le refuge Boval fût expédiée dans une poudreuse de rêve sur un glacier bien bouché . Mais le lendemain, les choses sérieuses se sont mises en place avec la montée au refuge Marco et Rosa. Notre gardienne nous avait bien dit que le temps allait changer et qu’il ne faudrait pas trop trainer sur les hauteurs. Partis à l’aube, nous remontions alors ce glacier tourmenté et après avoir un peu bataillé sur la glace au passage du « Buch » célèbre amoncellement de séracs hauts comme des immeubles qui dégringolent sans crier gare, nous prenions pied sur la base des Terrasses de Bellavista, d’ou nous pouvions alors rejoindre le refuge.

Alors que nous avions prévu de faire le sommet le lendemain, Pascal nous décidait de le tenter de suite. Bien lui en prit. L’arête terminale est très esthétique, et une fois ceci fait, le mauvais temps s’abattait sur le massif juste à notre retour au refuge. La nuit fût longue à essayer de nous réchauffer, tout en écoutant avec une certaine appréhension les craquements de la charpente, le claquement des tôles, le souffle puissant des rafales sur la montagne.

Au matin, la décision était prise par nos 2 chefs. il fallait nous sortir de ce piège et rejoindre le refuge de Boval. A l’altimètre et boussole, ils nous traçaient une bonne route en contournant les énormes crevasses sur le plateau supérieur, et trouvaient enfin le passage du Buch, remonté la veille. Et non sans mal, car nous étions encordés, sans aucun repères et en contante perte d’équilibre due au brouillard qui élimine tout relief.

Plus bas, le plafond nuageux s’effilochait et nous pouvions alors lâcher la cavalerie dans les grandes pentes chargées de poudre légère, revoir tout au loin le refuge. Sous une avalanche de ciel bleu, nous pouvions rejoindre le lendemain , le refuge Coaz, en passant d’abord par le col Misaun et au pied du refuge Tschervia. Le jour suivant nous voyait au sommet du Capucino, et le surlendemain, nous pouvions alors rejoindre la vallée de Pontresina, avec une descente extraordinaire mêlant pente raide au départ, pas de patineur sur le lac gelé, slalom entre les rochers enchâssés sur la rivière gelée. L’odeur retrouvée des pins, le chant des oiseaux, le grelot des clochettes sur le harnais des chevaux promenant les touristes, telles étaient les menues sensations retrouvées qui mettaient un terme à cette semaine passée sur les neiges de la Bernina.